I

Évidemment, chaque fois qu’on la réveillait, c’était pour lui refiler un boulot dont personne ne pouvait se charger… Il y avait longtemps qu’on ne se contentait plus de ses beaux yeux – pourtant quels yeux ! – et, au fond, c’était mieux comme ça. Elle se les serait crevés rien que pour voir leurs têtes ! Quoiqu’une fois aveugle…

Bref, passait encore d’être réveillée, mais pour aller bosser ! D’autant que son job ne lui excitait plus les papilles depuis longtemps…

— Debout, Elyia ! Il y a un chiotte qui commence à puer du côté de Fomalhaut !

Charmant, non ?… Et pas la peine de répliquer qu’un plombier semblait plus qualifié pour résoudre un problème d’une telle gravité ; on en avait déjà expédié trois. Le premier était tombé dans la lunette, le second s’était amputé les testicules en rabattant le couvercle un peu vite, le troisième avait été dissous par la diarrhée chlorhydrique d’un Soulfa dipsomane pendant qu’il inspectait le siphon en apnée…

Ender avait ses traditions : à partir de trois accidents, Elyia devenait la plus qualifiée pour arpenter les égouts récalcitrants.

Depuis quelques années, le rituel s’était extrêmement simplifié. Dring ! on la réveillait. Toc, toc ! on venait la chercher. Zip ! on la conduisait devant le Guru Supérieur, et bla blabla blabla… jusqu’à ce qu’elle soit convaincue de l’importance galactique que revêtait sa nouvelle mission : détartrer le bidet de secours de l’Association pour la Sauvegarde des Traditions Vaginales d’une sous-planète attardée, à gauche en entrant dans l’Amas de Shimer.

Vital, à n’en pas douter… Mais d’un intérêt qui, avec le temps et de menues répétitions, était devenu laxatif. Ce qui était le comble pour une technicienne hautement qualifiée ès institutions sanitaires…

C’était un peu le problème avec Saryll, le Guru Suprême : il avait tendance à confondre sanitaire et sanitaires.

« Nous avons en charge la santé de la Galaxie, Elyia, disait-il d’une voix pénétrée.

— Et la plupart des maladies s’attrapent dans les gogues, je sais… », approuvait-elle.

À partir de là, bien sûr, leur discussion perdait considérablement en cordialité, et davantage encore en décorum. D’ailleurs, il n’était pas question de discuter : Saryll était le chef, un Grand Chef, qui commençait toutefois à sérieusement se rabougrir avec l’âge. L’âge, chez Saryll, était tout ce qui restait de consistant : en s’obstinant un peu, il devait encore lui être possible de vieillir mais, même en le refroidissant à zéro kelvin, il n’y avait plus aucune chance de le solidifier…

Entre eux, l’âge était un contentieux explosif, parce que si Saryll n’avait plus depuis longtemps aucune chance d’être sublimé, Elyia, elle, était tout simplement sublime, et le Grand Guru d’Ender touchait le fond de la liquidité chaque fois qu’elle entrait dans son bureau. Peut-être parce qu’elle n’était guère plus jeune que lui ? Peut-être parce qu’avant d’être son bien inaliénable – qu’il léguerait à Ender – elle avait été son épouse jusqu’à sa première mort, et sa maîtresse jusqu’à la troisième ou quatrième…

Beurk. Assise en face de cette apparence visqueuse comme la concrétisation d’un état intérieur, Elyia aurait aimé vomir Saryll avec tous ses souvenirs. Mais le biosynthé les lui réinjectait obstinément : sa mémoire, sa personnalité, son essence initiale… La seule existence qu’Ender était sûr de ne jamais perdre parce qu’elle était engrammée à jamais dans la machine à fabriquer des Elyia, une Elyia, car elle ne pouvait mettre en service qu’un exemplaire à la fois.

« Tu ne mourras jamais ! » avait promis Saryll.

Elle était morte des dizaines de fois.

— Ta personnalité s’enrichira de millions d’expériences. »

Seul Saryll savait – par bribes et grâce à ce qu’il avait déduit des résultats – ce qu’elle avait fait en son nom : le biosynthé ne pouvait restituer que la mémoire engrammée et Elyia avait appris à mourir loin de la machine, pour frustrer Ender de son intimité, en s’efforçant de lui échapper.

Au début, elle accomplissait ses corvées de chiottes et elle revenait, gentiment, se faire enregistrer la mémoire et se laisser incarcérer dans le sérail doré de ce mari parfait. Mais un jour elle s’était fait décapiter par une meute de rats à haute vélocité et, quand il était venu la réveiller, il lui avait dit qu’il la renvoyait dans un autre égout dont elle n’avait gardé aucun souvenir, et lui avait recommandé de faire plus attention (tout en la sautant debout contre le biosynthé) parce que Ender ne pouvait pas se priver des connaissances qu’elle emportait dans la mort.

Trois fois, il l’avait culbutée dans le caveau du millième sous-sol, dans sa cuve Phénix (comme il l’appelait), tout en ahanant sa douleur de perdre ce corps magnifique, cet esprit supérieur, cette mémoire indispensable à la mission d’Ender. Trois fois, elle avait joui sous les coups de boutoir et les mots réconfortants. Ah ! le plaisir de défaillir avec vingt centimètres de l’être aimé et aimant au fond de soi… Dommage que cela doive prendre fin ! Navrant que l’exhortation pressante se fasse autoritaire, désolants ces orgasmes arrachés à la douleur d’un amour presque bestial, culpabilisateur cet emportement croissant, étonnant qu’on puisse jouir encore d’une sodomie sans égard sous une avalanche d’injures de caserne… jusqu’aux claques et au viol. Oh, pas vraiment un viol ! Puisqu’il s’excusait de sa violence, puisqu’il se faisait pardonner d’une tendresse toute conjugale, puisque entre époux…

La haine ? Pas du tout. Un doute, tout au plus. Une vague déception… L’espoir d’un Saryll meilleur… Le regret d’un égarement… La culpabilisation, surtout. Cette foutue saloperie de culpabilisation qui sapait peu à peu l’envie de vivre une vie qu’elle aurait pu aimer. Il l’aurait conservée en la gardant près de lui, un temps au moins. Mais son besoin d’elle était de l’avoir ailleurs, dans ces éviers d’outre-espace qu’elle seule savait déboucher.

Et, pour la première fois, Elyia avait oublié de revenir.

Il l’avait envoyée chercher. Elle s’était suicidée deux jours après son engrammage. C’était la dernière fois qu’Ender l’avait récupérée vivante… hormis les fois où elle était rentrée d’elle-même, parce que le besoin de conserver en mémoire des moments privilégiés avait été plus fort que celui d’être libre.

Alors, Saryll avait inventé les Spads. Des assassins spécialisés dans le meurtre d’Elyia… Où qu’il l’envoie, il expédiait un Spad derrière elle. Et quand elle faisait mine de ne pas rentrer, celui-ci accomplissait sa tâche. Il était arrivé qu’elle leur échappe, plus ou moins longtemps, et même qu’Ender soit contraint de déplacer un second puis un troisième Spad, qui finissait toujours par lui faire réintégrer Phénix de façon radicale.

Depuis, avec Saryll, cela ne s’était pas arrangé. Une seule fois il avait tenté de la presser d’avances suggestives. Elle lui avait remonté les gonades jusqu’à l’estomac, d’un coup de genou dont il conservait une démarche légèrement arquée.

Après, ils avaient vieilli. Enfin… surtout lui. Et la libido du Big Guru s’était rabattue sur une autre catégorie du personnel, avant de tomber d’elle-même un matin de grand vent.

Bref, c’aurait été exagéré de dire qu’ils étaient en bons termes : ils n’étaient pas en termes du tout. Sinon épisodiquement et dans une ambiance pittoresque.

Cela faisait soixante-quinze ans qu’Elyia avait vingt-cinq ans… Seulement, elle ne devait pas avoir vécu plus de huit ans pendant ces trois quarts de siècle-là. Ses souvenirs, en tout cas, n’excédaient pas cinq années d’existence et, à l’exception des premiers, ne concernaient que de petites poignées de semaines. Il était naturellement possible qu’Ender se soit beaucoup plus servi d’elle qu’elle ne l’estimait, mais certains recoupements dans les archives de l’agence lui laissaient supposer que non.

Parmi les innombrables cocasseries de ses multiples existences, il y avait – entre toutes – celles de sa première vie, dont la moindre n’était pas d’avoir épousé à seize ans son déflorateur, et de l’idolâtrer pendant quatorze ans. Beurk beurk beurk ! Seize plus quatorze, elle avait essuyé sa première mort à trente ans, après deux mois d’une agonie exemplaire d’atrocités. Quelqu’un – elle soupçonnait Saryll – lui avait inoculé un parasite Tulin qui avait entrepris de la grignoter, nerf après nerf. C’était indiscutablement désagréable et mortel. Elyia hurla beaucoup, s’approcha à deux microns de la démence mais n’eut pas la chance d’y plonger. Alors Saryll gâcha son joker, du moins Lisk Ender Tan le gâcha-t-il pour lui, en engrammant Elyia dans son biosynthétiseur.

Pour Saryll, Elyia était le cobaye. Pour Lisk Ender Tan, elle était si proche de la perfection qu’il la perfectionna encore et lui rendit à jamais l’âge auquel il l’avait rencontrée. Puis il sabota la machine, la programmant définitivement afin qu’Elyia seule en bénéficie, et se suicida de satisfaction.

Pour ne jamais oublier ce qu’il devait haïr, Saryll avait rebaptisé l’agence « Ender ». Et pour oublier qu’à chaque éveil sa mémoire était périmée, Elyia avait appris à relativiser.

***

— Alors ? Qu’est-ce qui se passe, Grand Chef ? Quelqu’un a encore paumé son alliance au cyanure dans un lavabo ?

Saryll ne riait ni ne souriait jamais, et ce n’était pas seulement qu’il craignait de perdre sa mâchoire inférieure sous l’effort.

— La Haute Assemblée de Jaïlur a été renversée, laissa-t-il tomber avec sa façon très particulière de ne pas remuer la corne qui lui servait de lèvres.

— Cela pourrait être une bonne nouvelle, admit Elyia. Qui a pris la succession ? Un nouveau conseil oligarchique ? Un dictateur ? L’armée ?

— Personne. L’Union de Jaïlur a été dissoute. La plupart des planètes qui la composaient semblent opter pour la démocratie et quelques-unes sont favorables à une fédération de mondes… Nous encourageons cet élan.

— Ben voyons !

Elyia connaissait les méthodes et les motivations : même si Jaïlur était un très gros morceau, Ender y incrusterait ses milliers de petits vampires qu’aucun coagulant ne mettrait à la diète.

— Quand cesseras-tu d’ironiser, Elyia ? (Saryll maniait aussi aisément la lassitude que le sermon.) Que veux-tu faire accroire ? Tu remplis merveilleusement tes petites missions parce que tu crois au bien-fondé de notre mission, et nous savons tous deux pourquoi.

— Je dois des millions de vies à l’agence, c’est entendu. Que faut-il que je fasse, mon général ?

— Quels millions de vies ? Tu n’as jamais reconnu la moindre dette, Elyia ! Tu es une idéaliste… (Dans sa bouche, le mot était une grossièreté.) Et Ender est le seul outil qui puisse servir ton idéal d’enfant martyr.

En quatre-vingt-neuf ans, Saryll avait largement eu le temps de comprendre comment fonctionnait Elyia, si bien qu’il savait avec quelles phrases lui faire rengorger cynisme et insultes. Elle ne trouva pas le moindre sarcasme à répliquer, juste le mépris du vouvoiement dont elle le gratifiait depuis son cinquième réveil.

— Je vous ai demandé pourquoi vous m’aviez tirée du néant cette fois, monsieur le directeur…

— Les nouvelles et provisoires autorités de Jaïlur nous ont contactés pour que nous les soulagions d’un problème embarrassant, lança Saryll. Avec la disparition de la Haute Assemblée et la dissolution de l’Union, les services spéciaux de l’ancienne autorité centrale n’ont plus de raison d’être. Beaucoup de leurs agents ont cessé d’eux-mêmes leur activité et sont rentrés au bercail. Quelques-uns ont été rappelés et d’autres ont été désactivés sans difficulté. Mais certains se sont volatilisés et Jaïlur les estime dangereux. Avis que nous partageons totalement… Notre concours a été requis pour les mettre hors d’état de nuire…

— Désactivation… reprit Elyia. Le mot est propre.

Saryll ignora l’interruption.

— C’est une entreprise d’envergure que nous avons dû conduire avec beaucoup de discrétion et, dans l’ensemble, une remarquable efficacité, même si par endroits nous l’avons payé chèrement.

— Beau discours, Grand Manitou ! Mais j’ai bien l’impression que, quelque part, il reste un vestige de la Haute Assemblée en état de marche, non ?…

Elle avait récupéré son aplomb railleur. Saryll abrégea :

— En quelque sorte. Nous savons d’ailleurs où il se trouve, depuis quand, et quel était son objectif : déstabiliser les institutions de la planète Cheur au profit d’une organisation criminelle… (Il abandonna son ton doctoral pour un timbre plus réservé :) Quand j’ai reçu cette information, je me suis étonné : Cheur est dans nos tablettes et nous la surveillons avec une attention toute particulière. Or, l’agent de Jaïlur était en place depuis dix ans sans que nous l’ayons détecté. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, tu trouveras toutes les informations dans les disquettes. Disons, après analyse et vérifications, que sa mission est presque accomplie, qu’il s’est joué de nous avec une facilité vexante et qu’Ender déplore beaucoup de pertes.

Saryll s’interrompit. Il souhaitait qu’Elyia tire elle-même la conclusion et, à la façon dont son regard le fusillait, il savait que l’accouchement allait être pénible.

— Vous m’avez déjà fait faire des trucs douteux, et même carrément foireux… dit-elle doucement. Mais je ne suis jamais partie comme tueur à gages, cher parrain, et je ne le ferai pas.

Même si tous deux savaient qu’elle n’en était pas à son premier meurtre, Saryll ne se serait de toute façon pas appuyé sur ce type d’argument : elle n’avait jamais tué que par nécessité vitale. Par contre, en grand seigneur, il lui offrit ce qu’elle ne pouvait pas refuser :

— Elyia, tu as toujours travaillé comme tu l’entendais, cela nous le savons… Je te demande de retirer Cheur des mains d’un casseur, rien de plus.

Contre la démagogie, Elyia possédait une arme redoutable.

— Poil à l’anus ! dit-elle.

Un jour, il faudrait qu’elle s’arrête de respirer, une seconde ou deux, pour comprendre ce qui clochait en elle… Lisk Ender Tan avait appliqué sa science à un corps transcendé : révision intégrale garantie à mort. Mais ce thaumaturge de génie, hélas, n’avait aucune notion de psychologie…

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